Croisière aux Antilles : Nord – Sud et tourisme de masse


Je ne vais pas taper sur le tourisme de masse bien que ce soit généralement bien vu, notamment pour ceux qui bénéficient du haut de gamme ou qui veulent briller dans les salons. Ce tourisme est important pour les gens au budget moyen qui s’évadent ainsi de leur bureau ou de leur usine ; c’est plus important encore pour ceux qui en vivent, notamment dans les Caraïbes, où les salaires sont faibles, mais indispensables. C’est la rencontre de ces revenus moyens du Nord et de ces petits salaires du Sud qui permet ce genre de tourisme.

Une ville flottante

Voici donc nos touristes embarquant dans des paquebots géants, de vraies villes (1200 passagers, 650 membres d’équipage), avec toutes les files d’attente que cela implique pour embarquer ou débarquer, ou pour bénéficier des prestations internes au navire. Ce dernier essaie de jouer au village de vacances avec bars, piscines et animation, rajoute un casino, des boutiques et tout ce qu’il faut pour pousser à la dépense de manière à compléter un prix de transport relativement modique. Il faut donc que les passagers restent assez longtemps dans le bateau pour l’ennui le pousse à consommer, pardon à se distraire. On passe donc des heures, voire des jours en haute mer au lieu d’admirer les côtes des innombrables îles ou d’y faire escale. C’est un peu frustrant pour qui sait ce qu’on manque.

Un personnel tout sauf français

Maintenant voyons cela du point de vue de l’employé du Sud. Dans le bateau d’équipage comprend plus de 20 nationalités, celles à salaires « moyennement bas » (Europe de l’Est) pour les officiers, et celle à « salaires très bas », notamment des Antilles indépendantes : « Est-il vrai qu’un chômeur de chez vous touche 10 fois mon salaire ? » « Oui, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il est au chômage et pas vous ». Même si le bateau est français par son nom et la majorité des touristes, il est fiscalement et socialement d’ailleurs, car les Français de la métropole ou des Antilles ne sont pas compétitifs. Le bateau à statut international (c’est-à-dire de nulle part) pour ce qui concerne les salaires, les charges sociales et les impôts, est plus compétitif que l’hôtel en zone française qui donnerait pourtant davantage d’emplois à nos compatriotes antillais. C’est le même phénomène qui a fait disparaître la flotte commerciale française il y a quelques dizaines d’années, qui envoie aujourd’hui nos cadres supérieurs et notre jeunesse à Londres et menace la survie d’Air France tant que ses pilotes n’accepteront pas un alignement partiel sur ce que se passe à l’étranger.

Des escales standardisées

Revenons à notre bateau. Il faut bien qu’il y ait quand même quelques escales dans des îles de rêve, sinon il n’y aurait pas de passagers. Mais là aussi le traitement de masse empêche toute fantaisie. Il faut que des opérateurs locaux soient sur le quai avec leur véhicule et un programme standard à respecter : une plage, un parc botanique ou une forêt à végétaux curieux, un ou deux belvédères, quelques boutiques pour avoir le plaisir d’acheter au quadruple du prix indigène, pour le plus grand plaisir du commerçant bien sûr mais aussi de l’opérateur local pour lequel une retombée est prévue.

Un guide à l’humour au ras du bitume vous expliquera à Saint-Domingue la culture de la canne à sucre et vous enverra déguster quelques rhums dans une boutique bien garnie. Un autre fera de même à la Guadeloupe, où quelques collines vous changeront de la plaine dominicaine, un troisième vous le proposera encore à la Martinique, et, devant vos protestations, vous expliquera la culture de la banane dans un décor encore plus charmant. Malheureusement il semblera être rémunéré au kilomètre parcouru et au nombre de tournants de montagne pris sauvagement au détriment de la dégustation du décor. Vous aurez aussi entrevu la richesse d’un paradis fiscal (St Marteens) et son annexe française (St Martin), nettement plus pauvre malgré ou à cause de son statut métropolitain. Vous aurez aussi profité d’un « musée » vénézuélien et de son « restaurant typique » (crêpe au fromage) justifiant deux journées de haute mer de plus.

Où sont passés les habitants ?

Vous avez remarqué que les contacts avec l’extérieur se résument à un guide et à quelques vendeurs de « souvenirs ». Cela malgré le souhait tout à fait sincère des touristes de multiplier les contacts humains. Mais ce serait trop compliqué. Et puis, pour apprécier, il faut avoir une idée du contexte économique et politique. Or même pour un pays en situation aussi « extrême » que le Venezuela, peu de gens ont remarqué que les bâtiments officiels étaient délicatement ornés de slogans à la gloire du « chavisme » (du nom de feu le semi dictateur cubanophile) et du « socialisme éternel », ni vu les traces de la violence et de l’anarchie du régime ni l’absence des petits bateaux de plaisance, bon indicateur de la présence de pirates qui tuent le propriétaire et repartent avec son yacht. Le bateau-usine était donc le bienvenu (« Il y en a plus qu’un par semaine ! » se désolent les guides) et le groupe qui en sortit bénéficia d’une haute protection policière, remarqua à peine les militaires omniprésents et pas du tout la médaille « Bolivar, Chavez, Maduro » (respectivement le père de l’indépendance contre l’Espagne, le père du socialisme national et son successeur, le président actuel) imitant trait pour trait celle de « Marx, Engels, Lénine et Staline » qui sera bientôt une antiquité.

Je ne suis pas du tout ironique : la majorité des touristes était ravie, l’équipage était mieux rémunéré que chez lui et prêt à un horaire (chargé) pour que ça dure, et quelques bribes ont fini dans les poches locales. Bref tout le monde est heureux. Voici une coopération Nord-Sud satisfaisante pour les deux parties…

Yves Montenay

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